L’initiative « Pas de Suisse à 10 millions ! » suscite de vifs débats sur l’immigration, mais aussi sur les relations et les interdépendances, vitales pour le système de santé, entre notre pays et l’étranger en général. Si la recherche médicale, l’approvisionnement en médicaments ou le commerce des dispositifs médicaux dépendent de nos relations internationales, ils ne sont pas les seuls : la dépendance de la Suisse pour assurer la prise en charge médicale de sa population est particulièrement marquée.
Cette forte dépendance est connue depuis longtemps. Dès novembre 2011, le Conseil fédéral soulignait dans sa Stratégie pour lutter contre la pénurie de médecins et encourager la médecine de premier recours que « la Suisse dépend de plus en plus du personnel formé à l’étranger. […] Dans l’optique de la sécurité des soins et pour des raisons d’équité vis-à-vis des autres pays, elle devrait toutefois former à l’avenir un personnel suffisant et notamment des médecins » [1, p. 6].
Lorsque le Conseil fédéral a décidé en novembre 2011 de réduire la dépendance de l’étranger, 25 % des médecins exerçant en Suisse étaient titulaires d’un diplôme étranger [2]. Aujourd’hui, 15 ans plus tard, ils sont 43 %. Selon l’OCDE, la Suisse n’a jamais quitté la première place entre 2010 et 2023 : les médecins formés à l’étranger sont à l’origine de 86 % de l’augmentation du corps médical [3].
Une des raisons principales de ces velléités politiques réside dans les vérités dérangeantes qui ont été ignorées. Dès 2011, il était prévisible que les 1200 à 1300 diplômes fédéraux de médecin prévus chaque année ne suffiraient pas à couvrir la demande, car cette même année, la Suisse reconnaissait déjà 1930 diplômes étrangers, en plus des 795 qu’elle délivrait [4]. Le mantra de l’époque, à savoir le tout-axé sur les coûts, empêcha d’admettre qu’il faudrait nettement plus de médecins, considérés comme un facteur de coûts. Dès 2018, santésuisse ne manquait pas de démentir dans une « étude » le risque d’une pénurie et prévoyait une offre excessive et coûteuse en 2030, y compris en médecine de premier recours [5].
Le narratif selon lequel une offre excessive ferait grimper les coûts envahit le terrain politique, reléguant la sécurité des soins au second plan. La nouvelle manière de réglementer les admissions l’illustre à merveille : face à la crainte d’un excès de médecins, le Parlement a totalement sous-estimé le problème de la pénurie. Le programme d’allègement budgétaire 2027, qui a suscité d’intenses discussions lors de la session de printemps qui vient de s’achever, nous offre un exemple encore plus actuel. Il prévoyait non seulement de supprimer tous les fonds destinés à l’augmentation du nombre de places d’études en médecine, mais aussi de supprimer la base légale même de ces subventions. Un travail de persuasion intensif au Parlement et l’engagement de quelques parlementaires ont permis de barrer la route à ce projet.
L’objectif politique consistant à « former du personnel de santé qualifié et adapté aux besoins en nombre suffisant » [1, p. 12] n’a jamais été sérieusement poursuivi, si bien que notre dépendance envers l’étranger n’a cessé de s’accentuer ; plus forte que jamais, elle représente aujourd’hui un risque important face au quart de médecins en exercice sur le point d’atteindre l’âge de la retraite. La nouvelle génération n’acceptera plus indéfiniment de pratiquer jour et nuit et finira par quitter la profession si les conditions ne sont pas adéquates. Dans le même temps, la population vieillit et souhaite conserver le même accès à des soins de haute qualité et aux progrès de la médecine. Or la lutte pour le personnel qualifié va s’intensifier, dans la mesure où la pénurie de médecins n’affecte pas que la Suisse mais aussi une vingtaine de pays de l’Union européenne [6]. De simples déclarations d’intention politiques ne suffiront pas à garantir la sécurité des soins dans notre pays. Nous avons besoin d’un engagement total pour former davantage de médecins en Suisse, quel que soit le résultat de l’initiative soumise au vote le 14 juin prochain.