En m’installant à Berlin il y a trois ans, je n’imaginais pas encore à quel point le travail psychiatrique y serait différent. J’avais étudié la médecine à Bâle, effectué quelques stages, mais je n’avais aucune expérience clinique en Suisse. Berlin était pour moi un choix : ni une fuite, ni un hasard, mais une décision consciente en faveur d’une ville qui me promettait des expériences que je n’aurais peut-être pas vécues ailleurs.
Aujourd’hui, trois ans plus tard, je travaille comme médecin-assistante en psychiatrie aiguë. Le travail est exigeant, parfois accablant. Mais il me rappelle chaque jour à quel point les crises psychiatriques sont étroitement liées aux réalités sociales. Récit d’une nuit parmi tant d’autres.
La garde de nuit commence
(15h) Depuis des semaines, le chemin vers la clinique ressemble à une patinoire. Je suis déjà tombée cinq fois. La température reste en dessous de zéro, jour après jour, et les urgences se remplissent de personnes sans domicile fixe. Il nous arrive de fermer les yeux et de les laisser passer la nuit sur place. Il fait froid et il y a du monde.
Je commence comme toujours par une tournée. Je frappe aux portes, prends connaissance des transmissions, note les noms, les diagnostics, les évaluations. Dans les services, je croise des collègues venus de Turquie, de Grèce, d’Espagne et d’Italie. Avant même d’avoir retiré mon manteau, la diversité de l’équipe est déjà palpable.
Lors de la relève, nous faisons le point : quelles salles d’observation sont encore disponibles, quels patients sont actuellement considérés comme suicidaires, lesquels présentent un danger pour autrui et dans quelles unités la situation est la plus tendue. Je prends quelques notes. Dès le début de soirée, je serai seule responsable de cinq unités comptant chacune une vingtaine de patients, ainsi que des urgences. C’est ainsi que commence mon service de nuit habituel.
Pourquoi l’Allemagne ? Pourquoi pas la Suisse ?
(23h34) Un homme arabophone se présente à moi en état d’ébriété. Manifestement très agité, il menace de se suicider si nous ne l’admettons pas. L’entretien se déroule péniblement par l’intermédiaire d’une interprète. Il revient sans cesse au même point : cela fait des semaines qu’il n’a plus d’électricité, son appartement est glacé, il s’éclaire à la bougie, n’a pas d’argent pour manger et ne voit aucune issue. Il lui faudrait un nouveau logement.
Je lui explique ce que nous pouvons faire, et ce que nous ne pouvons pas. Il m’écoute, mais nous ne parlons pas la même langue, même au-delà des mots. La suicidalité devient la dernière monnaie disponible pour se faire entendre.
(1h34) Un jeune homme d’une trentaine d’années, d’une intelligence manifeste, réfléchi, calculateur, entre dans le bureau accompagné de deux amis. Ces derniers s’inquiètent, car leur ami semble avoir perdu toute envie de vivre. Sa famille vit en Iran. Il a fui en Allemagne à l’âge de 17 ans. Il n’a jamais pu entamer de formation : son allemand n’était pas suffisant, il n’avait pas les moyens de suivre un cours de langue, et s’est retrouvé condamné au travail intérimaire. Puis la dépression est arrivée, insidieuse, imprégnant peu à peu toute son existence.
Cette nuit-là, il parle de l’actualité mondiale, de la guerre, de la Syrie et de l’Iran, de la colère, de l’impuissance, du sentiment que rien ne va s’améliorer. Il ne me reste pas beaucoup de temps. Dois-je le garder ici, contre sa volonté, pour le protéger de lui-même ? Je le comprends avec une part de moi que je dois laisser hors du service. Il n’est pas en situation de risque suicidaire immédiat et n’a pas confiance en la clinique, si bien que je dois le laisser repartir contre mon avis médical, avec un noeud à l’estomac.
(2h55) Une jeune femme dit entendre des voix : un murmure, un croassement, des gazouillis d’oiseaux derrière le rideau du lit. Elle s’est arraché un morceau de peau sur la jambe, persuadée qu’on y avait implanté une puce. Elle est convaincue que les gens l’évitent à cause de son odeur corporelle. Elle aurait urgemment besoin d’une thérapie ambulatoire. Depuis des mois, elle ne trouve pas de place.
Je lui propose une solution transitoire : deux consultations ambulatoires par trimestre avec moi. C’est mieux que rien, mais très loin d’être suffisant. (4h) À un moment donné, il doit être près de quatre heures du matin, je me retrouve dehors avec l’équipe soignante à fumer une cigarette, ce que je ne fais pas d’habitude. L’une des infirmières me demande pourquoi je travaille ici. Pourquoi l’Allemagne. Pourquoi pas la Suisse.
Je passe d’un pied sur l’autre, comme chaque fois qu’on me pose cette question. Je réponds qu’en Suisse aussi, on fait des heures supplémentaires. Que la documentation prend du temps partout. Qu’aucun système n’est sans failles.
Mais je dis aussi que Berlin est pour moi un choix. Que sa diversité me porte. Que les gens ici se montrent souvent sans filtre. Et que ce métier, pendant ces nuitslà, revêt une urgence qu’il est difficile de relativiser.
Dans mon équipe médicale, nous venons de différents pays. Ce qui nous unit, ce n’est pas seulement la médecine, mais aussi le lieu. Berlin est rarement un hasard.
Après la garde
À l’aube, je repense aux échanges de la nuit, à mes collègues, à mes patients. Dans mon travail en psychiatrie aiguë en Allemagne, je rencontre de nombreuses personnes dont les ruptures sociales et biographiques se manifestent directement dans des crises psychiatriques. La langue, le titre de séjour, les conditions de logement et l’absence de suivi ambulatoire sont souvent au coeur même de la réalité clinique.
En Suisse, ces ruptures apparaissent peut-être moins souvent avec une telle intensité. La prise en charge psychiatrique y est davantage adossée à un filet social, et les transitions entre hospitalisation et soins ambulatoires sont plus structurées. Dans le même temps, des questions subsistent là aussi quant aux capacités du système, à son accessibilité et à sa capacité de résistance.
Il ne s’agit pas ici de juger, mais de faire un constat : le travail psychiatrique est indissociable des conditions sociales dans lesquelles il s’exerce.
Lorsque je quitte la clinique à midi, le ciel est toujours gris. La patinoire devant l’entrée n’a pas changé. Je pense à l’homme venu d’Iran, à la jeune femme qui entend des voix, à l’homme arabophone qui a besoin d’un logement. Je pense aussi à l’infirmière qui m’a demandé pourquoi j’étais ici.
La réponse n’est pas simple. Je suis ici parce que je peux y apprendre ce que je n’apprendrais peut-être pas ailleurs. Parce que ce travail me met au défi, me dépasse parfois, mais me laisse rarement indifférente. Et parce que je crois qu’il est important de partager ces expériences, non pour mettre en cause, mais pour contribuer à une réflexion sur ce que signifie le travail psychiatrique, ici et ailleurs.
Vais-je rester ? Je ne sais pas. Après cette nuit, une chose est sûre : je suis toujours là.