Les systèmes informatiques des hôpitaux et des cabinets médicaux jouent un rôle crucial dans la transformation numérique du système de santé. Ils ont pour but de rendre les traitements plus sûrs et efficaces en améliorant la qualité de la documentation, en facilitant l’accès aux informations et leur échange, en instaurant des barrières de protection et en accompagnant les médecins dans leur activité clinique. Malgré leur implantation à large échelle, ces systèmes ont néanmoins suscité des critiques quant à leur utilisabilité (usability) et leurs risques pour la sécurité des patients. Des enquêtes qualitatives menées en Suisse ont révélé une certaine frustration et désillusion du personnel médical, pour qui le fossé entre les promesses du développement numérique et la réalité du terrain est souvent trop large [1].
Forte de ce constat, la FMH a soutenu une étude du Prof. David Schwappach de l’Institut de médecine sociale et préventive (ISPM) de l’Université de Berne menée dans le but de développer, tester et établir une procédure visant à évaluer la convivialité des systèmes informatiques des hôpitaux et des cabinets médicaux en accordant une attention particulière à la sécurité des patients [2]. La FMH a offert son soutien sans la moindre influence sur le déroulement des travaux, les résultats ou leur publication. Elle se réjouit désormais que ce nouvel outil offre une base solide pour analyser en toute transparence la convivialité des systèmes informatiques et permette des améliorations ciblées en matière de sécurité dans le domaine de la santé.
Les objectifs du Conseil fédéral pour le développement de la qualité (2025-2028) définissent plusieurs champs d’action, et la sécurité des patients en est un élément clé. Selon le champ d’action 4.2 sur la sécurité des patients, la Commission fédérale pour la qualité est chargée de déterminer comment identifier les dangers et comment analyser et évaluer les risques pour les patients au niveau national. Les travaux visant à définir une procédure de gestion des risques sont également mentionnés dans les objectifs annuels 2025 de la Commission fédérale pour la qualité (objectif 2025-19). Or, pour l’instant, les risques liés à un développement numérique inadéquat sont très peu pris en compte, bien qu’ils soient fréquents dans la pratique clinique.
Les systèmes informatiques des hôpitaux et des cabinets médicaux peuvent améliorer l’efficacité et la sécurité des soins, mais pour que leur potentiel puisse être pleinement exploité, ils doivent être faciles à utiliser et accompagner de manière pertinente les activités quotidiennes. Dans le cas contraire, ils risquent de porter préjudice aux patients, d’affecter l’efficacité et de susciter un surcroît de travail pour le personnel de santé, ce qui représente un risque supplémentaire pour la sécurité des patients. Par utilisabilité, on entend le degré selon lequel un produit peut être utilisé par un groupe d’utilisateurs identifiés, pour atteindre avec efficacité, efficience et satisfaction des buts définis, dans un contexte d’utilisation spécifié. Dans un secteur à haut risque tel que le système de santé, l’utilisabilité peut être déterminante pour éviter les problèmes de sécurité. Les systèmes de messages d’alerte trop fréquents et inutiles, la saisie non intuitive des informations ou une mauvaise qualité d’image à l’écran sont les freins les plus connus à l’utilisabilité.
Les études nationales et internationales menées jusqu’ici ont clairement montré que les systèmes informatiques des hôpitaux sont de plus en plus souvent impliqués dans des incidents liés à la sécurité des patients et que les problèmes d’utilisabilité y jouent un rôle important [3, 4]. Une étude de simulation visant à comparer les systèmes informatiques de deux hôpitaux suisses a permis de mettre en évidence les différences non seulement entre deux systèmes couramment utilisés, mais aussi entre l’implémentation locale de deux systèmes identiques. Il a été possible de montrer que les différences sont liées, d’une part, à la configuration locale et aux adaptations souhaitées par le client et, d’autre part, à la formation et au soutien proposés aux médecins pendant et après la mise en place du système [5]. Même si ces résultats sont connus depuis un certain temps, il n’existe toujours pas de procédure permettant une analyse systématique de l’utilisabilité. Des procédés génériques existent, comme le System Usability Scale, mais ils n’incluent pas les spécificités du système de santé en général et la sécurité des patients en particulier.
Avec le soutien de la FMH, le Prof. David Schwappach a développé et testé un outil pour évaluer l’utilisabilité des systèmes informatiques des hôpitaux et des cabinets. Cet outil a été développé en suivant un processus itératif complexe comprenant différents essais pilotes dans différents contextes et plusieurs régions de Suisse. Une équipe d’experts nationaux et internationaux ainsi que des médecins exerçant dans le domaine clinique ont été étroitement impliqués dans le projet. La nouvelle échelle SURE (System Usability and Risk Evaluation) est désormais disponible en français et en allemand [6].
Le System Usability and Risk Evaluation (SURE) (25 items) permet de recueillir l’avis des médecins, notamment en ce qui concerne l’intégration des systèmes dans le flux de travail, la navigation, l’intuitivité, le temps de chargement et l’utilité des messages d’alerte. Il vise à offrir une représentation standardisée de la convivialité, du point de vue des médecins et en lien avec le quotidien clinique. Avec cet instrument, il devient possible d’évaluer et de différencier les points forts et les points faibles des différents systèmes et ainsi d’identifier dans le détail le potentiel d’amélioration. À cela s’ajoutent trois items d’évaluation globale (échelle SES : Satisfaction, Efficiency, Safety) pour mesurer la sécurité des patients, l’efficacité et la satisfaction à l’égard des systèmes.
Les échelles SURE et SES sont accessibles gratuitement et peuvent être utilisées aussi bien dans les hôpitaux que dans les cabinets médicaux [6].
Dans le cadre de cette étude, une première enquête pilote a été réalisée auprès de quelque 2000 médecins qui exercent dans les secteurs hospitalier et ambulatoire. Les résultats ont été publiés en mai 2025 dans une revue prestigieuse, ce qui confirme l’importance du sujet sur le plan international et la pertinence de la méthodologie employée [2]. Les résultats dressent un tableau clair qui ne manque pas d’interpeller :
Les différences relevées sont substantielles, c’est-à-dire importantes et significatives, tant entre les différents systèmes que dans la manière dont ils ont été implémentés. Les systèmes informatiques hospitaliers ont été systématiquement moins bien notés que ceux des cabinets médicaux, ce qui s’explique notamment par la complexité des tâches et des fonctions hospitalières. Pour tous les systèmes et quel que soit le secteur d’activité, les moins bonnes notes ont été attribuées à la collaboration externe pour le soutien technique, à la priorisation des tâches quotidiennes et à la mise en évidence d’erreurs potentielles lors de la saisie des données. Il s’est avéré que l’outil SURE est approprié pour révéler les points forts et les points faibles des systèmes informatiques, notamment à l’exemple des durées de téléchargement longues et de trop nombreux messages d’alerte.
Les données fournies par les différentes institutions ont été suffisantes pour certains systèmes informatiques. Pour eux, un modèle multivariable mixte a montré que :
Ces chiffres attestent que les médecins ne pensent pas invariablement que tous les systèmes sont « mauvais ». L’impact des facteurs individuels (tels que l’âge ou la discipline médicale) est relativement faible ; c’est plutôt la conception technique des systèmes et leur intégration dans les différents établissements qui se sont révélées déterminantes.
L’échelle SURE accessible à toutes et tous offre un outil fiable (et validé) pour évaluer et continuer à développer les systèmes informatiques pour qu’ils puissent apporter une réelle plus-value à la prise en charge médicale et contribuer à la sécurité des soins. La première enquête nationale fournit de plus un aperçu détaillé de l’utilisabilité, qui pourra être utilisé pour étudier son évolution dans le temps, car ce n’est que lorsque les systèmes informatiques soutiendront réellement les médecins dans leur quotidien clinique qu’ils pourront déployer tout leur potentiel. Cet outil permet en outre de créer la transparence nécessaire pour identifier les potentielles améliorations et élaborer des mesures pour les mettre en oeuvre.
Les systèmes informatiques et les contenus spécifiques à la médecine vont de pair. Il s’agit donc de définir l’interopérabilité sémantique et technique et les standards requis pour que la transformation numérique apporte de réels bénéfices. Le programme Digisanté offre la possibilité d’élaborer les conditions nécessaires en collaboration avec les acteurs concernés. La FMH continuera à s’engager pour que le développement en partenariat de la numérisation offre des solutions adaptées aux besoins, porteuses de bénéfices et durables, en veillant notamment à ce que l’outil SURE soit utilisé à des fins d’amélioration continue des systèmes informatiques.