Selon les chiffres de la FMH, 43 % des médecins en activité sont titulaires d’un diplôme étranger. Monsieur le Conseiller fédéral, cette dépendance est-elle pour vous un signe d’ouverture ou de problème structurel ?
Beat Jans (BJ) : C’est une réalité : nous formons trop peu de médecins. Sans personnel qualifié étranger, notre système de santé s’effondrerait. Parmi les médecins qui ont débuté leur activité depuis 2012, 72 % sont originaires de l’étranger. Nous avons certes augmenté nos capacités de formation, mais cela met du temps à porter ses fruits. Au cours des prochaines années, les besoins vont considérablement augmenter : le nombre de personnes âgées de plus de 80 ans va doubler d’ici 2055. C’est pourquoi nous dépendons autant de l’étranger.
Dans le débat actuel sur l’immigration, accorde-t-on suffisamment d’importance aux départs à la retraite, sachant qu’un quart des médecins ont 60 ans ou plus ?
BJ : Vous avez raison, la situation est grave. Parmi les médecins de famille, la moitié a 55 ans ou plus, et 14 % continuent d’exercer alors qu’ils ont atteint l’âge de la retraite. D’ici 2029, près d’un quart du personnel infirmier hautement qualifié partira à la retraite. Si nous réduisons l’immigration dans ce secteur, cela aura des répercussions négatives sur la santé de la population.
Monsieur Zehnder, dans quelle mesure les Hôpitaux de Thurgovie dépendent-ils du personnel qualifié étranger ?
Rolf Zehnder (RZ) : Malgré notre proximité avec la frontière, nous ne dépassons que légèrement la moyenne suisse. Plus d’un soignant sur trois et plus de 40 % des médecins sont titulaires d’un diplôme étranger. L’important pour moi, c’est que les collaboratrices et collaborateurs étrangers soient tout aussi bien formés que leurs homologues suisses.
Comment vivez-vous cela au quotidien en tant que médecin-chef, Stefan Goetz ?
Stefan Goetz (SG) : Dans tous les hôpitaux qui emploient un grand nombre de jeunes diplômés, la dépendance envers l’étranger est très forte. Chez nous, dans le domaine de la réadaptation, cela peut représenter 70 à 90 % selon les années. Mais la véritable pénurie se situe au niveau des cadres : une personne qui commence aujourd’hui sa formation ne pourra pas occuper un poste de cadre avant dix ans. Notre proximité avec la frontière constitue donc un avantage en matière de recrutement.
Monsieur Zehnder, avant d’occuper votre poste en Thurgovie, vous dirigiez un grand hôpital dans le canton de Zurich. Y a-t-il une grande différence entre ces deux cantons frontaliers ?
RZ : La situation est similaire. En Thurgovie, nous avons environ 5 % de personnel étranger de plus qu’à Zurich. Les agglomérations sont plus attrayantes pour les jeunes diplômés ; par exemple, il est plus facile pour les couples d’y trouver un emploi adéquat pour chacun. En contrepartie, nous sommes plus attractifs pour les frontaliers.
Quel rôle jouent les frontaliers ?
SG : La proximité avec la frontière facilite généralement le recrutement. Nous accueillons des personnes qui font jusqu’à une heure de trajet. Il est rare d’accepter des distances beaucoup plus longues. Si les frontaliers permettent d’améliorer la situation, ils ne résolvent pas le problème. D’ailleurs, la plupart ne viennent pas en Suisse pour les salaires plus élevés, mais pour la qualité de notre système de santé et de notre formation.
BJ : Le statut des frontaliers ressortissants de l’Union européenne est régi par la libre circulation des personnes. Si l’accord sur la libre circulation venait à être dénoncé, il est impossible de savoir à quelles conditions ces personnes pourraient continuer d’exercer en Suisse. Il faudrait renégocier avec Bruxelles – et nous serions en position de faiblesse.
Dans quels domaines la Suisse a-t-elle des besoins concrets ?
RZ : Sans accès au marché du travail européen, il est impossible de faire fonctionner les hôpitaux, les établissements médico-sociaux ou encore les soins ambulatoires. Dans de nombreux domaines, notamment pour les postes de cadres hautement qualifiés (médecin-chef en neurochirurgie par exemple), nous n’avons tout simplement aucun candidat en Suisse.
L’initiative « Pas de Suisse à 10 millions ! (initiative pour la durabilité) » risque d’impacter le recrutement de personnel qualifié à l’étranger. Quelles seraient les conséquences pour le secteur de la santé ?
BJ : Les conséquences seraient considérables. Si l’initiative était acceptée, le Conseil fédéral devrait prendre des mesures immédiates. Pour faire simple, cette initiative reviendrait à réduire de moitié l’immigration. Ce serait dramatique pour le secteur de la santé, d’autant plus que nos besoins en personnel vont encore s’accroître. Le Royaume-Uni est un parfait exemple de ce qui pourrait se passer : après le vote sur le Brexit, les candidatures en provenance de l’Union européenne ont chuté, la pénurie de médecins s’est aggravée et la mortalité a augmenté dans les hôpitaux.
On pourrait rétorquer qu’il suffit de former nous-mêmes suffisamment de professionnels de santé afin de moins dépendre de l’étranger.
RZ : Il est illusoire de croire que la Suisse peut subvenir entièrement à ses besoins. Il y a un manque structurel de relève, en particulier dans le secteur des soins infirmiers. Nous devons en effet former davantage, mais cela ne résoudra pas entièrement le problème. Il n’y a pas d’effet d’éviction ; les professionnels de santé étrangers ne prennent pas le travail des Suisses. Se reconvertir dans les soins prend cinq ans ; et encore plus en médecine.
On entend souvent dire que moins d’immigration signifie moins de besoin en médecins.
RZ : Ce calcul ne tient pas. Les professionnels de santé en provenance de l’étranger ont généralement entre 20 et 50 ans et ne nécessitent, en termes de soins médicaux et infirmiers, qu’environ un cinquième de l’accompagnement dont ont besoin les personnes âgées. Une baisse de l’immigration ne réduirait donc que légèrement le nombre absolu de patients, mais augmenterait en même temps les coûts par personne – ce qui entraînerait une hausse des primes.
BJ : L’idée selon laquelle une baisse de l’immigration permettrait de réduire les coûts est absurde. Les dépenses de santé de la population étrangère sont nettement inférieures à celles de la population suisse. Cela s’explique principalement par le fait qu’elle est en moyenne plus jeune et que beaucoup retournent dans leur pays d’origine à la retraite, c’est-à-dire à un moment où les dépenses de santé et les besoins en soins sont particulièrement élevés.
Quelles seraient les premières conséquences pour les patients en cas de restriction du recrutement sur le marché européen ?
RZ : Nous serions clairement confrontés à une pénurie de personnel. Les patients s’en rendraient d’abord compte à travers l’allongement des délais d’attente. De plus, ils sentiraient rapidement que le personnel en place est soumis à un stress accru. Celui-ci tenterait certes de pallier cette pénurie, mais c’est un cercle vicieux : en raison de la charge de travail élevée, les professionnels indigènes finiraient eux aussi par quitter la profession. Une diminution du personnel étranger entraînerait donc très rapidement une diminution du personnel indigène.
BJ : C’est pourquoi la Suisse doit rester attrayante. Mais l’initiative ne se contente pas de réclamer un plafond de 10 millions d’habitants, elle préconise aussi toute une série de mesures : dès que la population atteint 9,5 millions d’habitants, il faudrait restreindre le regroupement familial par exemple. Or ce seuil pourrait être atteint d’ici cinq à six ans. La Suisse perdrait alors de son attrait pour les médecins et le personnel soignant. Les conséquences seraient particulièrement perceptibles dans les régions périphériques, qui ont aujourd’hui déjà du mal à trouver suffisamment de médecins de famille. C’est là que la pénurie risque de s’aggraver le plus rapidement – tout d’abord dans les services d’aide et de soins à domicile et dans les soins de base.
SG : Je partage cette analyse. Il faut encore plusieurs années avant que les étudiants d’aujourd’hui terminent leur formation – trop longtemps pour absorber la vague de départs à la retraite qui s’annonce. Comme ces départs sont répartis de manière inégale selon les régions, l’offre de soins risque de se concentrer encore davantage dans les centres. Les régions périphériques seront alors confrontées à une pénurie, notamment dans la prise en charge des personnes âgées.
Le débat actuel n’envoie-t-il pas un message peu encourageant : « Nous avons certes besoin de vous, mais sur le plan politique, vous n’êtes pas les bienvenus » ?
BJ : C’est précisément le message que renverrait un oui à cette initiative. Or c’est tout le contraire, en particulier dans le secteur de la santé. Ces professionnels sont les bienvenus si nous voulons maintenir un niveau de qualité élevé. Pour le dire simplement : cette initiative peut nuire à votre santé.
RZ : Il ne va pas de soi que les travailleurs qualifiés souhaitent venir en Suisse. Cela ne dépend pas seulement des salaires et des conditions de travail, mais aussi de la qualité des institutions et de la formation – et, surtout, du sentiment d’être le bienvenu. Cela nous concerne tous.
BJ : Exactement ! Ce n’est pas une discussion abstraite menée par le service des migrations ; les conséquences nous concernent toutes et tous.
Que diriez-vous à quelqu’un qui souhaite réduire l’immigration tout en voulant continuer à bénéficier de soins de qualité chez son généraliste, aux urgences ou à l’hôpital ?
BJ : Lisez le texte de l’initiative – ou, comme disent les médecins : lisez la notice. Et demandez-vous sérieusement si c’est le bon moment pour freiner l’immigration de personnel qualifié. Ce n’est pas un domaine où l’on peut se permettre d’expérimenter. Une fois le plafond préconisé atteint, faudra-t-il attendre qu’une personne meure ou parte pour en faire entrer une autre ? Ce n’est pas ainsi qu’une société fonctionne.
Nous avons beaucoup parlé de la politique et de ses responsabilités. Que peuvent faire les médecins ? SG : Nous devons avant tout faire en sorte que nos médecins restent dans la profession. Ils sont trop nombreux à lui tourner le dos. Nous ne pouvons plus nous le permettre. Des conditions de travail attrayantes et une formation de qualité peuvent contribuer à réduire les départs. Il est essentiel de mieux exploiter le potentiel existant.
RZ : Le potentiel existe à plusieurs niveaux, et le régulateur ne pourra pas à lui seul résoudre le problème. Il faut avant tout un bon management, de façon à créer des conditions de travail plus attrayantes. En fin de compte, c’est une question de leadership – et ça, le Conseil fédéral ne peut ni l’encourager ni l’imposer. Je vois également un potentiel chez les experts seniors, c’est-à-dire les médecins expérimentés de plus de 65 ans qui souhaitent continuer à travailler ; non pas par obligation, mais parce que leur travail a du sens et s’inscrit dans une dynamique d’équipe. Stefan Goetz en est le meilleur exemple. À cela s’ajoute une bonne organisation des processus. Il s’agit de faire avancer la numérisation de manière efficace et coordonnée afin d’accroître l’efficacité et d’améliorer la collaboration entre les institutions.
Monsieur le Conseiller fédéral, qu’attendez- vous concrètement de notre lectorat, les médecins ?
BJ : Informez la population. Expliquez combien les personnes venues de l’étranger sont essentielles pour relever les défis actuels – et à quel point elles sont essentielles pour la santé, la qualité de vie et le bien-être de chacun d’entre nous.
« L’immigration de personnel qualifié n’est pas un domaine où l’on peut se permettre d’expérimenter. »
Le conseiller fédéral Beat Jans est chef du Département fédéral de justice et police (DFJP). Il défend la position du Conseil fédéral et du Parlement qui recommandent de rejeter l’initiative populaire « Pas de Suisse à 10 millions ! (initiative pour la durabilité) ». Le texte de l’initiative exige que des mesures soient prises dès que la population atteint 9,5 millions d’habitants et prévoit, en cas de dépassement de la barre des 10 millions, la dénonciation de l’accord sur la libre circulation des personnes avec l’Union européenne, à moins que des clauses d’exception ou de sauvegarde efficaces ne s’appliquent.
« Restreindre le recrutement de personnel qualifié étranger entraînerait clairement une pénurie. »
Rolf Zehnder est directeur de la société thurmed AG et de l’Hôpital de Thurgovie. Il est également membre du Comité de direction de l’Union patronale suisse.