Pénurie de personnel qualifié, charge administrative excessive, développement des structures de soins ambulatoires : le système de santé de notre pays est face à de multiples défis. L’institut de recherche gfs.bern les a passés en revue dans le cadre d’une nouvelle enquête représentative réalisée sur mandat de la FMH. Il a également analysé d’autres sujets relevant de l’environnement professionnel des médecins. Cette année, 1532 médecins y ont participé, dont 1202 du secteur hospitalier (répartis en soins somatiques aigus, psychiatrie et réadaptation) et 330 du secteur ambulatoire.
La charge administrative reste considérable
La bureaucratisation accrue et la charge administrative qu’elle engendre sont de plus en plus sous le feu de la critique des différents acteurs de la santé, mais sans conséquence notable pour l’instant. Les médecins hospitaliers qui exercent en soins somatiques aigus continuent de consacrer une part considérable de leur temps de travail, soit en moyenne 114 minutes par jour, à la documentation liée au dossier des patients (Fig. 1). Les médecins en formation, particulièrement touchés, y passent même 183 minutes par jour. C’est pratiquement autant de temps que leurs activités médicales au chevet des patients. En psychiatrie, le temps requis pour les dossiers des patients a passablement augmenté, surtout au cours des trois dernières années, pour devenir le plus élevé de tous et atteindre désormais 121 minutes.
Les médecins doivent, en plus de ce qui vient d’être mentionné pour les dossiers des patients, accorder beaucoup de temps aux autorités et aux assureurs pour satisfaire à leurs exigences. Les médecins des cliniques de réadaptation et celles et ceux qui exercent en cabinet médical sont les plus concernés : ils consacrent en moyenne environ une heure par jour à cet exercice. 74 % des médecins en réadaptation et 87 % des médecins en pratique privée déclarent que ce sont les assureurs qui génèrent la plus forte charge administrative. Mais les assureurs sont eux aussi soumis aux exigences des autorités auxquelles ils doivent se conformer. Les exigences imposées par les assureurs aux fournisseurs de prestations sont donc souvent liées à la mise en oeuvre des exigences des autorités.
La pression des autres acteurs de la santé augmente
Les médecins portent un regard de plus en plus critique sur la collaboration avec les assureurs-maladie. Aujourd’hui, en soins somatiques aigus, seuls 19 % des médecins hospitaliers interrogés qualifient la collaboration avec les caisses-maladie de très bonne ou de bonne ; le taux le plus bas jamais relevé. Les assureurs ont également une influence de plus en plus grande sur les décisions concernant le type de traitement. Là aussi, 35 % des médecins interrogés estiment que l’influence des assureurs est forte et même très forte (Fig. 2). La direction et l’administration des hôpitaux exercent également une influence accrue sur les décisions médicales. Cette évolution est probablement liée à la forte pression sur les coûts. Il y a quatre ans, 36 % des personnes interrogées dans le domaine des soins somatiques aigus déclaraient recevoir des directives claires en matière d’économies de la part de la direction de l’hôpital ; elles sont désormais 64 %.
Pénurie persistante de personnel qualifié
En raison de la pression croissante sur les coûts, les hôpitaux manquent souvent de moyens financiers pour mener à bien des projets importants dans le domaine des technologies de l’information et de la communication, qui seraient pourtant nécessaires pour réduire la charge administrative. Aucune amélioration n’est en vue et la charge administrative est telle que de plus en plus de médecins réfléchissent à quitter la profession. Les médecins en formation, particulièrement touchés, envisagent très souvent de travailler en dehors du système de santé. En soins somatiques aigus, cela concerne près d’un médecin en formation sur cinq (19 %). Mais la jeune génération n’est pas la seule qui songe à se réorienter : 10 % des médecins hospitaliers en soins somatiques aigus et en psychiatrie et 15 % de celles et ceux qui exercent en réadaptation estiment (très) probable de quitter le domaine curatif dans les cinq prochaines années. Chez les médecins en pratique privée, ils sont 18 % à y songer en mentionnant non seulement la retraite comme raison principale, mais aussi la charge de travail élevée et les horaires à rallonge.
Forte identification malgré une charge de travail élevée
Désormais, 57 % des médecins hospitaliers en soins somatiques aigus et 62 % en psychiatrie déclarent être souvent voire très souvent stressés. Dans le domaine de la réadaptation et dans les cabinets médicaux, il s’agit de la moitié d’entre eux. Mais malgré la charge de travail élevée, une nette majorité des médecins aime toujours exercer : environ 90 % des médecins en pratique privée sont très satisfaits ou plutôt satisfaits de leur activité. Ce taux dépasse les 80 % dans les hôpitaux en soins somatiques aigus et en réadaptation, et atteint 75 % en psychiatrie. Ces résultats révèlent une forte identification à la profession.
Longs délais d’attente, surtout en psychiatrie
La pénurie de personnel qualifié est l’une des principales causes des longs délais d’attente en Suisse, en particulier dans les cliniques psychiatriques. L’année dernière, seuls 28 % des psychiatres du domaine hospitalier ont pu proposer un rendez- vous dans un délai d’une semaine à leurs patients. Dans le domaine des soins somatiques aigus, ce pourcentage était de 42 %. C’est d’ailleurs en psychiatrie que la plupart des personnes interrogées (55 %) ont déclaré des délais d’attente de plus de deux semaines pour une consultation. Et ce sont également principalement les psychiatres qui ont relevé les effets négatifs des longs délais d’attente : 18 % mentionnent un impact clair sur le succès du traitement et 40 % un effet partiel.
Près de deux tiers des médecins en pratique privée qui ont pu faire une estimation ont indiqué un délai d’une semaine pour une consultation. Des délais plus courts ne reflètent que partiellement la réalité, le principal défi pour les patientes et les patients étant de trouver un nouveau médecin. Un peu plus d’un tiers des médecins installés n’acceptent plus ou très rarement de nouveaux patients.
Des sorties trop précipitées ?
Hormis les délais d’attente, le moment du transfert des patientes et des patients d’un secteur à un autre est également révélateur de la situation en matière de prise en charge. Au cours des cinq dernières années, la part de personnes interrogées qui estiment que la date de sortie des patients qui leur sont référés est « généralement correcte » a diminué à 32 % tant en psychiatrie qu’en réadaptation. Il s’agit là du niveau le plus bas jamais relevé. De plus, les signalements de transferts précoces sont plus fréquents que les signalements de transferts trop tardifs (Fig. 3). Cette évolution semble découler de la pression croissante sur les coûts. Dans l’ensemble, une nette majorité de médecins du domaine hospitalier (à savoir 82 % en soins somatiques aigus et 80 % en réadaptation) estiment que la qualité des soins est très bonne ou plutôt bonne. En psychiatrie en revanche, ils ne sont que 66 % à le déclarer, ce qui est quand même légèrement plus que l’année précédente.
Les hôpitaux sont-ils prêts à affronter l’avenir ?
Compte tenu de la pression croissante sur les coûts et de la pénurie de personnel qualifié qui va croissant, la question se pose de savoir si les hôpitaux se sont dotés d’une stratégie pour faire face à la concurrence : 45 % des médecins hospitaliers qui exercent en soins somatiques aigus estiment que c’est le cas dans leur établissement contre 62 % en réadaptation et 36 % en psychiatrie. Il s’agit d’une légère amélioration par rapport à l’année précédente.
En novembre 2024, le peuple a accepté la réforme de la loi fédérale sur l’assurance- maladie (LAMal) en approuvant le financement uniforme des prestations ambulatoires et hospitalières (EFAS). Il sera intéressant de suivre le positionnement des hôpitaux. L’introduction du financement uniforme le 1er janvier 2028 permettra en partie de réduire les incitatifs négatifs pour les séjours hospitaliers. Le nouveau système tarifaire ambulatoire devrait également permettre d’aller dans le même sens. Selon une nette majorité des personnes interrogées, le virage ambulatoire, autrement dit le transfert des traitements hospitaliers vers l’ambulatoire, est un sujet important pour les hôpitaux (Fig. 4).
Or le virage ambulatoire ne semble pas encore très ancré dans les stratégies des hôpitaux. Moins d’un cinquième des médecins du domaine hospitalier indique que leur hôpital s’est doté d’une stratégie pour absorber l’augmentation du nombre de traitements ambulatoires. Près de deux cinquièmes des personnes interrogées sont en partie d’accord avec cette affirmation. À la question de savoir si leur hôpital est prêt pour le virage ambulatoire, 27 % des médecins ont répondu « je ne sais pas ». Pour 45 % des médecins interrogés, leur hôpital est en partie prêt et pour 14 %, il l’est tout à fait. Dans ce contexte, la mesure la plus fréquemment citée consiste à développer les infrastructures ambulatoires (30 %). Espérons que les hôpitaux sauront s’adapter rapidement à l’évolution des conditions-cadres, car la réussite du virage ambulatoire contribuera à réduire la pénurie de personnel qualifié.
Bruno Trezzini, Dr phil., expert, Médecine et tarifs hospitaliers, FMH, Beatrix Meyer, responsable Médecine et tarifs hospitaliers, FMH, Sophie Schäfer, cheffe de projet junior, gfs.bern, Luca Keiser, junior data scientist, gfs.bern, Cloé Jans, responsable des dossiers opérationnels, gfs.bern, Lukas Golder, co-directeur, gfs.bern
Vous trouverez de plus amples informations et des résultats supplémentaires concernant l’enquête annuelle menée par gfs.bern pour le compte de la
FMH ici.